4

 

— Je te jure que je n’en vois pas d’autre, a affirmé Ruth. C’est la seule.

— Tu es sûre ?

Je me tenais debout au milieu de ma chambre, complètement à poil, après ce qui avait dû être un dîner délicieux. Je suppose, car j’avais été incapable d’apprécier quoi que ce soit, trop excitée à l’idée d’avoir été réellement foudroyée. La brûlure en forme d’étoile était là pour le prouver. C’était le point d’impact dont avait parlé Doug.

Mon problème, c’est que je n’arrivais pas à trouver le point de sortie. J’avais forcé Ruth à m’accompagner chez moi pour m’aider à m’examiner sur toutes les coutures. Hélas, elle se révélait totalement inutile. Allongée sur mon lit, elle feuilletait un exemplaire de La Critique de la raison pure (rien qu’une petite lecture qu’elle avait emportée au cas où).

— J’ignorais que ta poitrine avait autant poussé, a-t-elle remarqué. Fini, les bonnets A. C’est arrivé quand ?

— Et mon dos ? Il y a quelque chose, dans mon dos ?

— Non. C’est quoi, ta taille, maintenant ? Un 85 B ?

— Aucune idée, je ne mets jamais de soutien-gorge. Et mes fesses ? Rien sur mes fesses ?

— Non. Est-ce qu’il existe quelque chose entre le 85 A et le 85 B ? Parce que je crois que tu te situes au milieu. Et tu devrais commencer à mettre des soutifs, si tu veux mon avis. Sinon, tu vas t’avachir. Comme ces Africaines en photo dans le National Géographie.

— Tu ne me sers vraiment à rien, tu sais !

— Mais qu’est-ce que tu attends de moi, Jess ? a-t-elle bougonné en retournant à son livre. Que ta meilleure amie te demande d’inspecter son corps est un peu étrange, non ? Limite homo.

— Il ne s’agit pas de me tripoter, idiote ! ai-je répliqué en enfilant un pantalon de survêtement. Je veux juste que tu me dises si tu vois un point de sortie. Pas la peine d’en faire un plat.

— Je n’arrive pas à croire que Michael va partir pour Harvard, a-t-elle répondu sans relever. Il est tellement intelligent. Comment un être aussi intelligent peut-il s’être entiché de Claire Lippman ?

— Elle est plutôt chouette, ai-je objecté en mettant un sweat-shirt.

C’est que je la connaissais, voyez-vous. Grâce aux heures de colle. Non que Claire ait jamais écopé d’une retenue. Mais comme nous sommes consignés dans la salle de spectacle, et que Claire obtient systématiquement le rôle principal dans les pièces que le club de théâtre monte, j’avais assisté à la plupart des répétitions. Je l’avais vue incarner Emily dans Notre Ville, Maria dans West Side Story et, naturellement, Juliette dans Roméo et Juliette.

— C’est une excellente actrice, ai-je précisé.

— Je doute fort que Michael l’admire pour ses talents d’actrice.

Ruth appelle toujours mon frère Michael, là où tout le monde s’en tient à Mike. D’après elle, Mike sonne Cul-Terreux.

— Reconnais qu’elle n’est pas mal en maillot de bain.

— Quelle traînée ! Et quel culot ! Tous les étés. Tant qu’elle était gamine, passe encore, mais maintenant… qu’est-ce qu’elle cherche ? À provoquer un accident de la circulation ?

— J’ai faim.

— Ça ne m’étonne pas. Tu as à peine touché au homard.

— J’étais trop énervée pour manger. Après tout, j’ai été frappée par la foudre, aujourd’hui.

— J’aimerais que tu consultes un médecin. Si ça se trouve, tu as une hémorragie interne.

— Je descends. Je te rapporte quelque chose ?

— Non, a-t-elle bâillé. Il faut que je rentre. Je vais juste m’arrêter chez Michael pour le féliciter une dernière fois, et après bonne nuit les petits.

Préférant ne pas m’en mêler, des fois que se noue un interlude romantique, si vous voyez ce que je veux dire, j’ai dégringolé l’escalier pour me restaurer. Ruth a à peu près autant de chances de s’attirer autre chose qu’un vague coup d’œil indifférent de la part de Mike que moi d’obtenir un prix d’excellence pour attitude convenable et respect de la discipline. Comme on dit, l’espoir fait vivre, même les grassouillettes. Attention ! Ruth n’est pas obèse, seulement deux fois plus grosse que Claire Lippman. Et cette dernière est loin d’être maigre. Elle a même de sacrées hanches. Mais les garçons ont l’air d’aimer ça. Les magazines ont beau affirmer que votre vie est fichue si vous n’êtes pas Kate Moss, dans la vraie vie, les mecs comme mes frères ne se retourneraient pas sur Kate Moss. En revanche, ils bavent devant Claire Lippman dont les mensurations doivent être 92, 92, 97.

Pour moi, tout ça relève de l’image de soi. Claire Lippman a une tellement bonne opinion d’elle-même qu’on a l’impression que rien ne lui résiste. Pas Ruth. Elle n’a aucune confiance en elle. Son problème, c’est qu’elle est bien charpentée, et qu’aucun régime en ce bas monde n’y changera rien. Elle a seulement besoin de l’accepter, de s’assumer et de se détendre un peu. Ensuite, elle se dégotera un copain. Garanti.

Sauf que ce ne sera sûrement pas Mike.

Je me suis plongée dans une intense réflexion sur les mystères de l’anatomie tout en me servant un bol de céréales. La cicatrice en étoile sur ma poitrine allait-elle disparaître ? Sinon, quelle plaie ! Et où était situé le point de sortie ? À tous les coups, ai-je pensé en versant du lait sur mon muesli, l’éclair était encore en moi. Plutôt zarbi, de se balader avec des réserves de foudre dans le corps. Imaginez un peu que je réussisse à lancer des éclairs sur les gens, comme Jeff Day, qui ne méritait que ça… On allait rigoler ! Tout en lisant le dos du carton de lait, je me suis vue en train de foudroyer le scélérat. La vache ! Ça mettrait un sacré coup d’arrêt à sa carrière de footballeur.

Quand je suis remontée, Ruth était partie. La porte de Mike était certes close, je savais néanmoins qu’il était seul, car je l’entendais taper furieusement sur le clavier de son ordinateur. Il envoyait sans doute des mails à tous ses abrutis de potes en ligne. « Hé, les mecs ! Je viens d’être accepté à Harvard ! Comme Bill Gates ! » La différence, c’est que, peut-être, et contrairement à Bill Gates, Mike terminerait ses études. Non que ça ait beaucoup d’importance. Du moins, dans le cas de Bill Gates.

La chambre de Douglas était également fermée, et aucune lumière ne filtrait sous la porte. Ça ne m’a pas arrêtée. Le frangin était à sa fenêtre, une paire de jumelles autour du cou, quand j’ai déboulé.

— Un de ces jours, m’a-t-il avertie en se retournant, à force d’agir ainsi, tu vas finir par entrevoir certains organes que tu préférerais ignorer.

— C’est déjà fait, je te signale. Maman nous baignait ensemble quand nous étions petits.

— Fiche-moi le camp. Je suis occupé.

— Qu’est-ce que tu regardes ? ai-je demandé en m’asseyant sur son lit. Claire Lippman ?

La chambre avait l’odeur de Doug. Pas désagréable. Une odeur de garçon, mélange de vieilles baskets et de déodorant.

— Orion.

Quel menteur ! Sa fenêtre plonge sur celle de Claire Lippman. Exhibitionniste en diable, celle-ci ne baisse jamais ses stores. Je vous parie même qu’elle n’en a pas. Que Doug l’espionne ne me gênait pas des masses, bien que ça constitue une violation sexiste de sa vie privée et tout le toutim. C’était un signe de normalité. Enfin, dans ses limites à lui.

— Je suis désolée de t’arracher à ta dulcinée, mais j’ai trouvé le point d’impact, ai-je annoncé.

— Ce n’est pas ma dulcinée. Juste l’objet de mon désir.

— On s’en fiche, vise un peu, ai-je ordonné en tirant sur le col de mon sweat-shirt.

Il a allumé sa lampe de chevet et s’est penché vers moi. Devant la cicatrice, il s’est figé.

— Nom de Dieu, a-t-il fini par murmurer.

— Ah ! ai-je triomphé. Je te l’avais bien dit.

— Nom de Dieu, a-t-il répété.

— Il n’y a pas de point de sortie, ai-je précisé. J’ai demandé à Ruth de m’examiner sur toutes les coutures, rien. Tu crois que la foudre est encore en moi ?

— La foudre ne reste pas comme ça à l’intérieur des gens. Cette cicatrice est peut-être le point de sortie, et l’éclair serait entré par le sommet de ton crâne. Non, c’est impossible, s’est-il aussitôt repris. Tes cheveux seraient brûlés.

Il semblait réfléchir à voix haute, mais il était parfaitement envisageable qu’il s’adresse à ses voix. C’est qu’il en entend, parfois. Ce sont elles qui l’ont incité à se tuer à Noël.

— C’est tout, ai-je déclaré en me rajustant.

Je me suis levée, mais il m’en a empêchée.

— Une minute. Tu as vraiment été foudroyée, Jess ?

— Oui.

Il avait l’air grave. En même temps, il a toujours l’air grave.

— Tu devrais en parler à papa.

— Pas question.

— Sérieux, Jess. Va le trouver tout de suite. Pas maman, juste lui.

— Écoute, Douglas…

— Vas-y, a-t-il insisté en me remettant debout et en me propulsant sur le palier. Sinon, je m’en charge.

— Tu m’énerves.

Comme il commençait à faire une drôle de tronche, lèvres pincées et tout et tout, je me suis traînée en bas. J’ai déniché mon père là où il siège quand il n’est pas dans l’un de ses restaurants, à la table de la salle à manger, penché sur ses livres de compte, la télévision de la cuisine branchée sur la chaîne des sports. De là où il était assis, il ne la voyait pas, mais il l’entendait. Il avait beau paraître complètement concentré sur les chiffres alignés sous ses yeux, il piquait une crise si quelqu’un osait éteindre le poste.

— Quoi encore ? a-t-il bougonné quand je me suis approchée.

Gentiment, cependant.

— Salut ! D’après Douglas, il faut que je te dise que j’ai été foudroyée aujourd’hui.

Il a levé la tête et m’a contemplée par-dessus ses lunettes de lecture.

— Il nous fait un incident ?

C’est le nom que les psys donnent aux moments où les voix dictent sa conduite à Douglas. Un incident.

— Non, c’est vrai. J’ai été frappée par un éclair, cet après-midi.

— Pourquoi n’en as-tu pas parlé à dîner ? s’est-il enquis après un silence.

— Parce qu’on fêtait l’admission de Mike. Et puis, c’est Douglas qui a exigé que je te l’annonce. Ruth aussi. Elle a peur que j’aie une crise cardiaque en dormant. Regarde !

J’ai écarté le col de mon sweat-shirt. Ce n’était pas un problème, parce que la marque était située au-dessus de mes seins, entre mes clavicules. Mon père a une attitude un peu bizarre envers mes nénés depuis que j’en ai. Il semble craindre qu’ils ne me gênent quand j’allonge un idiot d’un direct du droit.

— Toi et Skip n’avez pas recommencé à jouer avec des pétards, hein ? a-t-il marmonné après une ou deux minutes d’observation.

Je crois avoir mentionné que Skip est le frère jumeau de Ruth. Lui et moi avons eu notre période artificiers du dimanche.

— Bon sang, p’pa ! Bien sûr que non ! Ça fait un bail que les pétards ne m’amusent plus. (Sans parler de Skip.) C’est l’éclair.

Je lui ai raconté ce qui s’était passé. Il a écouté avec beaucoup de sérieux, avant de déclarer :

— Je ne m’inquiéterais pas, si j’étais toi.

C’est ce qu’il me disait toujours quand, toute petite, je me réveillais au milieu de la nuit – du moins, c’était mon impression, mais il ne devait pas être plus de onze heures du soir – et que je descendais lui annoncer que ma jambe, mon bras, ou mon cou me faisait mal. « Rien que des douleurs de croissance, affirmait-il. Je ne m’inquiéterais pas, si j’étais toi. »

— Très bien, ai-je répondu en éprouvant le même soulagement qu’à cette époque de mon enfance. Je voulais juste te mettre au courant. Au cas où je ne me réveillerais pas demain matin, par exemple.

— Si tu ne te réveilles pas, ta mère te tuera. Et maintenant, file te coucher. Et si jamais j’apprends que tu t’es réfugiée encore une fois sous des gradins métalliques pendant une tempête, je te flanque la raclée du siècle.

Façon de parler. Mon paternel n’est pas un adepte des fessées. Parce que son frère aîné, mon oncle Rick, passait son temps à le battre comme plâtre dans leur enfance. Dixit ma mère. Ce qui explique pourquoi nous ne rendons jamais visite à oncle Rick. Et pourquoi mon père m’a appris à cogner. Il part du principe qu’il faut savoir se défendre de tous les oncles Rick qui hantent le monde.

Je suis remontée dans ma chambre, où j’ai répété mes exercices de flûte pendant une heure. Je m’applique à bien jouer, depuis ce matin où, bien avant que Ruth n’ait sa voiture, quand nous prenions encore le bus de ramassage scolaire, Claire Lippman m’a vue avec mon étui sous le bras et m’a lancé : « Oh, alors c’est toi ! » d’une voix lourde de sens. À ma question de savoir ce qu’elle voulait dire par-là, elle s’est contentée de répondre : « Rien de particulier. C’est juste que nous entendons jouer de la flûte tous les soirs vers dix heures et que nous nous demandions de qui il s’agissait. » Totalement mortifiée, j’ai rougi comme une tomate, ce dont elle a dû se rendre compte, car, gentiment – l’exhibitionnisme n’empêche pas la gentillesse – elle a continué : « Non, non, c’est plutôt chouette. J’aime bien. C’est comme d’avoir droit à un concert gratuit tous les soirs. »

Bref, depuis, je considère chaque heure d’exercices comme un concert. Je m’échauffe d’abord avec quelques gammes, que j’exécute très rapidement pour m’en débarrasser et sur un mode un peu jazzy pour qu’elles ne soient pas barbantes. Puis je travaille les morceaux que nous répétons avec l’orchestre, à la vitesse V aussi, histoire d’avoir la conscience tranquille. Enfin, je m’adonne à quelques pièces médiévales ravissantes que j’ai dénichées la dernière fois que je suis allée à la bibliothèque, des versions très anciennes de Greensleeves[17] et des trucs celtiques. Une fois bien échauffée, je me lance dans du Billy Joël, le compositeur préféré de Douglas, qui niera cependant si vous lui posez la question. Ensuite, je passe à Gershwin pour mon père, qui l’adore, et à un peu de Bach, car qui n’aime pas Bach ?

Parfois, Ruth et moi répétons ensemble les quelques duos pour flûte et violoncelle que nous avons trouvés. Pas dans la même pièce, juste en ouvrant les fenêtres de nos chambres respectives. Un petit concert pour les voisins. Plutôt cool. Ruth prétend que, si un chef d’orchestre passait dans le coin, notre talent le stupéfierait, et il exigerait aussitôt de nous prendre dans sa troupe. Ben voyons !

Je joue beaucoup mieux chez moi qu’au lycée. Si je m’appliquais autant là-bas, je serais déjà la première flûte de l’orchestre, vous comprenez, et non la troisième comme maintenant. Je le fais exprès. Franchement, je ne tiens pas du tout à devenir première flûte. C’est beaucoup trop stressant, et j’ai déjà assez de mal à contenir les haines que me vaut mon statut de troisième.

Celle de Karen Sue Hanky, par exemple. Elle est quatrième flûte. Elle m’a déjà défiée dix fois cette année. Car c’est comme ça que ça se passe : ceux qui sont mécontents de leur sort ont le droit de lancer un défi à la personne qui les précède immédiatement dans la hiérarchie de l’orchestre et de lui piquer son fauteuil s’ils gagnent. Karen Sue a ainsi débuté comme neuvième flûte et, à force de duels, a réussi à grimper jusqu’au rang de quatrième. Malheureusement pour elle, elle est bloquée à ce stade depuis un an, car je refuse de la laisser gagner. J’aime bien la place de troisième. Je suis toujours troisième. Troisième flûte, troisième enfant de la famille. Pigé ? Je me sens bien à la troisième place.

Il est évidemment hors de question de rétrograder au rang de quatrième. Bref, quand Karen Sue me défie, je me défonce comme à la maison. D’ailleurs, lorsque Karen Sue a tourné les talons en ronchonnant, ce qui est toujours le cas puisque je l’emporte systématiquement, j’ai eu droit à un sermon de notre chef d’orchestre.

— Tu sais, Jessica, a ronronné M. Vine, tu pourrais être première flûte, si tu défiais Audrey. Tu la ratatinerais, si tu t’en donnais seulement la peine.

Sauf que je n’ai pas envie de ratatiner qui que ce soit. Je ne tiens à être ni première ni même deuxième flûte. En revanche, que je sois damnée si je permets à quiconque de me piquer la troisième place.

Bref, mes exercices terminés, j’ai pris une douche et je me suis couchée. Avant d’éteindre, j’ai palpé ma poitrine à l’endroit de la cicatrice. Je ne la sentais pas vraiment. Il n’y avait ni boursouflure ni rien. Pourtant, je l’avais bien vue dans le miroir en sortant de la baignoire. Pourvu qu’elle ait disparu au matin ! Autrement, comment allais-je pouvoir porter mon T-shirt avec décolleté arrondi, hein ?